LNDT: @315. Burn-out militant : témoignages de Mathilde et Adèle sur le coût émotionnel de l’engagement

Un podcast de Radio France de 30′

Mathilde et Adèle se sont engagées, mais ont fini par craquer. Coût émotionnel de la lutte, violence, fatalisme, solitude, frénésie de l’urgence, divergences au sein des cercles militants : elles se confient au micro de Timothée de Rauglaudre.

Elles s’investissaient pleinement dans leurs actions bénévoles, mais ces dernières ont eu raison d’elles. Les déconvenues se sont enchainées et le burn-out militant s’est imposé.

Mathilde, ex-bénévole à Calais

Mathilde a fait de la défense des droits humains son combat. Ses études de droit terminées, elle cherche un engagement concret, “conséquent et significatif” alors, elle prend un bus pour Calais et rejoint une équipe de bénévoles chargée de l’accompagnement des migrants les plus vulnérables.

La découverte de leur extrême détresse est d’une violence inouïe : ”C’était la première fois que j’étais amenée à traiter avec des gens dans un état de souffrance tel qu’ils avaient complètement perdu contact avec le réel”. L’omniprésence de la mort la plonge dans une fébrilité perpétuelle, dont elle ne prend conscience que bien plus tard, à force de temps et de travail : ”J’ai passé dix mois à avoir vraiment peur que les gens meurent, soient blessés grièvement ou victimes de violences policières très importantes. OK, j’ai le droit d’avoir souffert”.

À réécouter : Calais et ses bénévoles

Face à l’horreur, elle manque de soutien de la part d’autres bénévoles tout aussi exténués qu’elle, dont elle dénonce l’attitude “viriliste” parfois “toxique” consistant à relativiser et à délégitimer systématiquement son épuisement. À la violence, la fatigue et la solitude, il faut ajouter le découragement et le fatalisme. Ses efforts lui paraissent dérisoires, sa lutte vaine : “alors que je m’en contentais au début, j’ai fini par être frustrée de n’agir qu’à l’échelle micro et pas vraiment sur la structure des choses. J’en ai eu ras-le-bol d’amener des bols de soupe ou de distribuer des chaussettes propres. On peut continuer des millénaires comme ça”.

Elle rentre alors à Paris, complètement vidée : “J’étais anéantie. Je n’arrivais pas à me lever ni à suivre ce que disaient les gens ou à me concentrer. J’étais vraiment complètement dépassée. Ç’a été vraiment épouvantable”. Patiemment, elle sort de la dépression et apprend à ”dépasser cette culpabilité de ne plus être en train de sauver des vies au quotidien” et s’autorise à faire des choses qui lui font “juste plaisir sans changer la face du monde”. Elle a repris le travail et s’est retirée des projets militants dont elle faisait partie. “Voilà, je le vis à peu près bien”.

Adèle, ex-colleuse

Adèle a grandi “à Versailles, dans une famille catholique traditionaliste” : autrement dit, très loin du militantisme féministe. C’est son histoire personnelle qui lui en indique le chemin.

J’ai porté plainte pour viol et vécu beaucoup de violences sexistes. Je voulais m’engager pour que ça n’arrive plus à d’autres femmes”. C’est au sein du collectif #NousToutes qu’elle s’initie au collage auprès de l’ex-Femen Marguerite Stern. Cette pratique clandestine, qui permet d’envahir l’espace public de slogans, de faire descendre le combat dans la rue, induit de se tenir constamment en alerte. Elle fait aussi des colleuses les réceptacles des insultes des uns ou des confidences traumatiques des autres. La personnification de la lutte en alourdit la charge émotionnelle.

Adèle confie sa vulnérabilité, décrit un engagement à vif : J’ai mis mes tripes dans mon engagement. J’y suis allée à fond et j’ai mis aussi un peu de mon histoire dans certains collages […] Quand on s’investit à partir de sa propre histoire, surtout quand ce sont des épisodes traumatiques, c’est très lourd à porter. Ça nous rappelle ce qu’on a vécu et que d’autres personnes subissent la même chose ».

À lire aussi : D’Olympe de Gouges aux colleuses, la révolution de l’affichage féministe

Peut-être aurait-elle pu supporter ce poids grâce à la force du collectif, mais il se disloque brutalement après une série de tweets violemment transphobes de Marguerite Stern, qui provoque son éviction du mouvement. Les luttes intestines qui en découlent font basculer le groupe dans la défiance et la délation : “il y a eu une espèce de chasse aux traîtres. C’était un peu du flicage permanent”. Lasse, Alice se retire de toutes les conversations dont elle faisait partie, sans un mot. Si elle lui a appris à “avoir le courage de ses idées”, son expérience militante lui laisse un goût amer : “les organisations qui mettent en avant le fait d’être une ‘safe place’ tombent dans les mêmes travers que les autres”.

  • Reportage : Timothée de Rauglaudre
  • Réalisation : Vincent Abouchar
  • Mixage : Audrey Guellil

Merci à Mathilde et Adèle, ainsi qu’à Louis Witter.

Des nouvelles

Mathilde continue de « cultiver le plus possible les sources de joie et de répit extra-militance / politique », tout en observant de loin la situation à Calais qui ne s’améliore pas, les traversées étant devenues plus dangereuses.

Adèle s’engage d’autres manières, loin du milieu militant, en aidant des personnes étrangères dans leurs démarches administratives et leur recherche de travail, ou en hébergeant des victimes de violences conjugales ou de lesbophobie. Elle ne peut toujours pas remettre les pieds en manif.

Pour aller plus loin

« Je suis féministe, et je suis épuisée » : une colleuse raconte son burn-out militant, Madmoizelle, 3 fév.2021 
L’usure de l’engagement. Burn-out militantSocialter, 13 oct. 2020
« Le ‘burn-out’ militant. Réflexions pour ne pas être consumé par le feu militant« , Mouvements, 2023/1 (n° 113), p. 156-164. “ Les pathologies du militantisme ”, La vie des idées, 13 avr. 2021

Publié par

MICHEL AKRICH

Je possède un parcours atypique et éclectique à forte inclinaison artistique. Aujourd’hui psychothérapeute à Avignon, la photographie est une passion qui complète parfaitement mon activité psychothérapeutique. Dans les deux cas, mes champs d’explorations sont les émotions. Tout comme pour mes patients, elles influencent ma façon d’être dans le monde et de voir le monde. Je développe un univers visuel poétique, parfois décalé et onirique très particulier. Je suggère des expériences esthétiques et existentielles avec des images volontairement floues. Ce parti pris oriente mon regard photographique et nourrit bon nombre de mes travaux où je recherche à saisir et à transmettre une atmosphère. J’ai toujours aimé expérimenter, explorer et découvrir de nouveaux sujets que j’aborde avec la même intensité, faisant à chaque fois appel à ma sensibilité ainsi qu’à ma sincérité.  L’image est comme une écriture, mon langage intime. Il est singulier, habité par le rêve, les visions et les envies. Jamais violents, mes clichés invitent à une contemplation et à une interprétation de mon imaginaire. Il me transporte dans une ambiance où fragilité, équilibre précaire, couleurs et mouvements questionnent la relation entre le visible et l’invisible. Grâce à la présence quasiment omniprésente du flou dans mon travail c’est comme un questionnement qui apparaît puis provoque, interroge et qui s’adresse à la capacité de chacun à s’émouvoir et à se laisser surprendre. Je produis des oeuvres abstraites parce que mon champs d’exploration est alors plus grand, mon imaginaire sans limite, voir même débridé. Détaché peu à peu de la technique, mon geste est plus assuré et spontané. J’explore et je crée à partir d’une émotion. D’ailleurs, je sais que je vais bientôt entreprendre un travail photographique quand je commence à me nourrir frénétiquement de photos, de lectures, de musées, de films. Lors de la fabrication, il faut que je perçoive que je rentre dans des zones nouvelles, que j’ai l’impression d’évoluer et surtout de ne pas me répéter dans mon activité. Regarder et montrer a toujours fait partie de ma démarche. Enfin, mes expositions se construisent lorsque je visionne mes clichés. À partir des formes et des dominantes de couleurs, émergent des envies qui convergent vers des idées de narrations. Ce qui est important, c’est de m’écouter et alors je suis à chaque fois étonné. Aujourd’hui, je vois en couleur, j’imagine en couleur, je rêve en couleur. Je pense la photo comme un médium dont le travail se rapproche de celui d’un peintre utilisant des pigments prononcés. Cela se traduit dans mes clichés par la présence de formes énergiques aux tons vifs. Mais pas seulement. J’expérimente de nouveaux territoires et j’explore de nouvelles parties de moi même qui m’entraînent vers un infini de possibilités créatrices, bien loin des photos imaginées lors de mon travail préparatoire et qui interroge mon rapport intime à la vie.

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