Un podcast de Radio France de 4′
Julien Bisson nous raconte, dans sa chronique, qu’il se sent proche d’un parent animal.
L’expérience de la parentalité nous ramène à une part d’animalité que nous ne soupçonnions pas forcément, elle réveille en nous quelque chose qui a trait à la répétition de gestes si ancestraux, la naissance, l’allaitement, les premiers soins, qu’on semble partager avec pas mal d’espèces cousines.
Alors je ne prétends pas, comme l’hippocampe, avoir porté et mis au monde moi-même mon enfant. Mais après la naissance, je pouvais me sentir comme le flamant rose, prêt à surveiller mon gosse toute la nuit, à le nourrir et lui donner ses trois biberons par nuit, ou à le garder bien au chaud comme le manchot. Puis après, comme le loup, j’ai commencé à apprendre des petits trucs sur la vie à mon louveteau – bon lui c’est apprendre à chasser dans la nature, moi apprendre à chasser dans Zelda, mais c’est la même chose ! Et oui, bien sûr, il m’est arrivé de vouloir l’abandonner sur la banquise comme les phoques, mais en règle générale, je suis plutôt proche de la maman éléphant, prêt à charger pour défendre mon gosse menacé par les hyènes.
Bref, si je suis un parent animal, je serais plutôt proche d’un animal mythologique, une chimère, un tiers oiseau, un tiers mammifère, un tiers reptile, avec quelques écailles de poisson pour emballer le tout !
Qu’est-ce que l’instinct parental ?
Comme tout le monde, j’utilise Internet principalement pour envoyer des photos de mon fils et regarder des vidéos d’animaux. Et notamment de parents d’animaux qui interagissent avec leurs petits, qu’ils soient panthères, mésanges ou hippopotames. La plupart de ces vidéos sont des petits remèdes à la morosité, qui vous donnent envie de sourire bêtement, c’est le cas de le dire – des études scientifiques ont montré qu’elles réduisaient l’anxiété et amélioraient le bonheur conjugal ! D’autres vont vous traumatiser, comme ce clip que j’ai vu récemment d’une cigogne qui attrape un de ses cigogneaux dans son bec pour le jeter hors du nid, tout ça parce qu’elle sait qu’elle ne pourra pas nourrir tous ses petits. Horreur totale devant la cruauté de la nature ! Mais surtout l’occasion de réfléchir sur ce que peut être l’instinct parental. Je vais prendre pour cela un autre exemple.
Parmi ces vidéos, j’ai découvert un jour l’histoire de Koko, une gorille célèbre née dans le zoo de San Francisco et à qui on avait appris une forme adaptée du langage des signes. Selon les employés du zoo qui s’occupaient d’elle, Koko aurait été capable de signer environ mille mots, de comprendre deux mille mots d’anglais supplémentaires et de faire des blagues, ce qui, au passage je m’en rends compte, la met à peu près au même niveau que moi, la langue des signes en plus !
Mais ce que Koko ne pouvait pas faire, c’était avoir des bébés. Alors avec sa maîtrise de la langue, elle a demandé à avoir un chat. On lui a fourni un chat en peluche, elle l’a refusé, alors on lui a apporté un vrai chat, qu’elle a appelé All Ball, et dont elle s’occupait comme un bébé. Mais après six mois, le chat s’est échappé de la cage et a été écrasé par une voiture. Et lorsqu’on lui a annoncé la nouvelle, Koko aurait signé les mots « mauvais, triste, mauvais, pleurs » avant d’émettre des sons proches du gémissement de douleur. Par la suite, rassurez-vous, Koko a eu d’autres chats ensuite, Lips et Smoky, dont elle a continué à s’occuper avec tendresse.
Quelle leçon tirer de cette fréquentation assidue des vidéos d’animaux ?
D’abord que je passe sans doute trop de temps à en regarder, vu la tête de mon fil Instagram ! Mais aussi que ce que nous voulons voir dans ces vidéos d’animaux est assez révélateur de nos obsessions bien humaines. Dans le cas de Koko par exemple, j’ai toujours été frappé, à la fois par la possibilité que cette gorille ait pu avoir une forme d’instinct parental pour un animal adopté, mais aussi par notre propre capacité de projection, notre envie de reconnaître et mettre un nom sur ces liens d’attachement au sein du règne animal. Ce n’est pas seulement un facteur de mignonnerie qui nous pousse à nous émerveiller devant des vidéos d’animaux avec leurs petits.
Mais aussi, je crois, l’émotion de voir la réalité de la relation filiale hors de toute construction culturelle, un lien qui trouve une traduction sociale hors de notre propre expérience. Et si un corbeau peut en venir à adopter et à nourrir un chaton, si une tigresse peut élever des porcelets – oui, oui, vous chercherez ! -, alors c’est que nous aussi, on devrait pouvoir s’en sortir.
