| Un podcast Radio France (46′)
On n’a pas dit au restaurateur que son plat était franchement mauvais. On n’a pas dit non plus à ce supérieur tout ce que l’on pense de son management toxique. Ni avoué à sa famille toutes les contrariétés engrangées pendant des années.
On ne dit pas. On n’ose pas. On retient nos mots. Jusqu’au moment où ça craque. Où un flot de phrases – plus ou moins désagréables – se déverse. On craque, oui, et ça fait du bien. On s’autorise enfin à parler. Mais quelles sont les conséquences de tout cela et comment expliquer ces craquages ? Le phénomène du craquage émotionnel, c’est ce moment où les mots, retenus trop longtemps, se déversent de manière souvent incontrôlée. Si cette libération peut procurer un soulagement immédiat, vous allez comprendre en quoi il est essentiel d’en saisir les tenants et aboutissants, ainsi que les conséquences potentielles sur votre entourage et sur vous-même.
Quand le contrôle lâche prise
D’abord, il y a le contexte qui joue un rôle déterminant dans le craquage émotionnel. Divers facteurs peuvent affaiblir notre capacité à contrôler nos paroles et nos actions, et Laurent Bègue-Shankland souligne l’importance des circonstances, qu’il s’agisse d’éléments sociaux ou non-sociaux, comme le mal-être ou les préoccupations professionnelles, des événements déclencheurs qui peuvent précipiter le craquage. Il y a donc souvent des circonstances qui vont faire qu’on va relâcher le contrôle par le simple fait d’être submergé par une émotion elle-même favorisée par des éléments de contexte qui excitent la frustration.
La colère : une émotion à canaliser
Elle est souvent au centre du processus de craquage, liée à un caractère physiologique et à une tendance à l’action, qui peut nous pousser à vouloir modifier une situation perçue comme injuste. L’enjeu principal réside dans la capacité à canaliser et à gérer cette colère, en l’observant avec curiosité plutôt qu’en la laissant nous submerger. Il est crucial de comprendre que la colère peut impacter le traitement de l’information et entraîner des risques importants. Laurent Bègue-Shanklang explique en effet que « la colère, c’est une émotion qui a une signification en termes d’évolution, on va faire changer une situation. On cherche à modifier un état que l’on considère comme étant injuste, injustifié« .
Rediscipliner notre cerveau, c’est possible
Le cortex orbitofrontal, cette zone du cerveau située à l’avant, joue un rôle essentiel dans nos prises de décisions. Cette partie du cerveau intègre des informations sensorielles, émotionnelles et intellectuelles qui nous aident à faire les bons choix. Le neuroscientifique Sébastien Bohler explique que laisser à cette zone le temps d’incubation nécessaire permet de marier émotionnel et rationnel, conscient et inconscient, pour aboutir à des décisions optimales : « c’est un intégrateur de perception corporelle, émotionnelle et intellectuelle et tout ça va converger vers cette partie du cerveau qui, quand on lui laisse la possibilité de le faire avec des temps d’incubation avant de prendre les bons choix, va livrer des choix souvent optimaux, à condition de bien justement marier l’émotionnel et le rationnel. »
Contrôle social et expression des désirs : trouver le juste équilibre
Le craquage émotionnel révèle souvent la tension constante entre le contrôle de soi imposé par les normes sociales et l’expression de nos désirs individuels. Notre cortex préfrontal réprime donc nos impulsions pour permettre la vie en société. Cependant, un interdit social trop pesant peut entraîner dissonance cognitive, stress chronique et souffrance. Il est donc préférable, selon Sébastien Bohler, de procéder à des ajustements réguliers plutôt que d’attendre que le trop-plein déborde, car « il y a des situations où l’interdit social peut peser pendant des décennies sur des personnes qui, pendant des phases de temps très longues, vont contre leurs désirs et leurs aspirations. Et là, ça peut être délétère parce que ça introduit des notions comme la dissonance cognitive. »
