Un podcast de Radio France de 5′
Faut-il se priver de tel ou tel ouvrage parce que la langue serait trop difficile pour l’enfant (ce qui reste souvent à démontrer), ou parce que les sujets évoqués seraient trop durs, trop morbides, trop violents ?
En tout cas, c’est une question qui va être souvent posée pendant les cinq jours de ce Salon du livre jeunesse : « C’est pour quel âge ce livre ? » « Est-ce qu’il n’est pas trop jeune ? » « Est-ce que ça ne fait pas trop peur ? »
Or autant pour les films, c’est souvent assez facile à répondre, autant pour les livres, la question est plus ardue.
Faut-il se priver de tel ouvrage parce que la langue serait trop difficile pour l’enfant (ce qui reste souvent à démontrer), ou parce que les sujets évoqués seraient trop durs, trop morbides, trop violents ?
Le meilleur exemple de ce dilemme, c’est, je crois, les récits de la mythologie, qui forment pour moi un péché mignon auquel je n’arrête pas de revenir.
Ça n’est pas nouveau, hein. Quand j’étais môme, j’étais si obsédé par la mythologie que j’avais essayé de recréer l’arbre généalogique de tous les dieux et héros grecs, avec des centaines de noms sur plusieurs mètres carrés. Alors aujourd’hui, je transmets comme je peux cette passion.
Mythologie grecque donc, mais aussi nordique, égyptienne, aztèque, celtique, perse ou chinoise – une excellente collection réunit ces récits en plusieurs tomes chez Points Sagesse.
On en lit avec mon fils, on écoute des podcasts consacrés, on regarde des films ou des dessins animés (quarante ans après, « Ulysse 31 », ça passe encore très bien), on joue avec ses Playmobil à recréer la guerre de Troie ou le voyage des Argonautes. Bref, on baigne dans la mythologie comme Achille dans le fleuve Styx.
Mais est-ce que ce n’est pas un peu violent comme univers, pour les enfants ?
Ah ça, je ne vous le fais pas dire.
La mythologie, c’est le festival des horreurs avec deux-trois millénaires d’avance.
Parricide ? Œdipe est là pour ça.
Inceste ? Toujours Œdipe.
Infanticide ? Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour partir à la guerre, et Médée tue ses fils après avoir été trahie par Jason.
Violences sexuelles ? Les déesses Athéna et Héra doivent lutter contre des tentatives de viol, sans même parler de toutes les humaines abusées par Zeus.
Cannibalisme ? Chronos dévore ses propres enfants pour qu’ils ne le renversent pas, et Tantale sert le sien lors d’un banquet offert aux dieux.
Je passe sur les fratricides, les enfants abandonnés, ou les créatures plus monstrueuses les unes que les autres, un œil, des serpents à la place des cheveux, une tête de taureau sur un corps d’homme ou encore un chien à trois gueules menaçantes.
Et encore, je ne vous parle que de la mythologie grecque !
Mais alors, est-ce bien raisonnable de lire ça à des enfants ?
Cette question appelle deux réponses.
D’abord, rappeler qu’il y a des façons plus sensibles que d’autres d’approcher ces récits de la mythologie, par l’image, par l’humour, ou par la réécriture de ces histoires éternelles – je pense aux magnifiques feuilletons de Murielle Szac, en cent chapitres à chaque fois, consacrés à Ulysse, Thésée, Artémis ou Hermès, et qui approchent ces histoires dans leur humanité avec un joli sens de l’oralité pour petits et grands.
Mais cette question interroge plus largement sur ce qu’on peut faire lire aux enfants, et sur la façon dont ils reçoivent ces lectures. Et je pense là à un autre livre phare de ma propre jeunesse, que j’ai beaucoup lu ensuite à mon fils, un livre qui n’est pas issu de la mythologie mais c’est tout comme : « Max et les Maximonstres » de Maurice Sendak. Un livre illustré de 1963 qui voit un petit garçon, Max, s’embarquer pour le pays des terrifiants Maximonstres après que ses parents l’ont envoyé dans sa chambre suite à une énième bêtise.
J’aime ce livre, et j’aime encore plus son titre original : « Where the Wild Things Are », « Là où sont les choses sauvages ».
Car il désigne autant le pays fabuleux des Maximonstres, que la propre imagination de Max, débordante de terreur et de violence.
Et loin de nier cette réalité, « Max et les Maximonstres », comme les récits mythologiques, nous rappelle qu’il faut l’accueillir et la dompter, en devenir le maître, pour pouvoir ensuite rentrer au confort et à la douceur du foyer familial.
Lire des récits mythologiques, ce n’est donc pas seulement vibrer et trembler au fil des aventures qui nous sont contées, c’est aider les enfants à approcher les questions éternelles de l’origine, de l’amour, de la mort.
C’est leur permettre de structurer leur monde intérieur souvent chaotique – tiens, le chaos, encore une image tout droit tirée des mythes.
Mais c’est aussi, pour les parents, apprendre à faire confiance à leur capacité de compréhension, d’assimilation, sans qu’il y ait besoin de simplifier, de moraliser ou d’aseptiser.
Alors rassurez-vous, Zeus, Aphrodite, Apollon et Cyrène, c’est pour tous les âges.
Et ça fait trois mille ans que ça dure.
