Un reportage de Radio France de 39′
L’indépendance est-elle la sauvegarde du couple (jeunes, nouvelle vie, familles recomposées). Et si le bonheur conjugal résidait dans le fait de ne pas vivre en permanence sous le même toit ?
Comme le disait Giacomo Leopardi : « Il n’est au monde rien de plus rare qu’une personne que l’on peut supporter tous les jours ».
Ensemble séparément, un bel oxymore pour de plus en plus de couple, surtout quand on retrouve l’amour après une séparation ou que l’on divorce dans la deuxième partie de sa vie après 50, 60 ou 70 ans… Vivre en couple pas dans le même appart ou la même maison c’est bien sûr une question de moyen financier car tout le monde ne peut pas se le permettre.
Mais cela pose la question de la promiscuité, l’intimité quotidienne difficile à supporter pour certains. Et si vivre séparément étaient la solution pour certains couples qui connaissent des difficultés ?
Avec :
- Cécilia Commo est psychanalyste, sexologue et thérapeute de couple. Elle assure la prise en charge des couples et des adultes qui rencontrent des difficultés dans leur vie personnelle, leur vie sentimentale et/ou sexuelle dans son cabinet à Paris. Sa chaîne YouTube : @Cecilia-Commo. Auteure de Le couple parfait n’existe pas, Éloge de l’imperfection amoureuse – Flammarion 2022
- Philippe Brenot est psychiatre, anthropologue et thérapeute de couple, il dirige les enseignements de Sexologie et Sexualité Humaine à l’université de Paris Cité et préside l’Observatoire International du Couple. Ses recherches concernent l’anthropologie, la physiologie sexuelle et le couple. Auteur de L’Incroyable Histoire du sexe – : L’Incroyable histoire du sexe intégrale – Les Arènes 2022 ; de Pourquoi c’est si compliqué, l’amour ? – Les Arènes 2019 et Sex Story, première histoire de la sexualité en Bande dessinée (avec Laetitia Coryn) – Les Arènes BD 2016
- Camille Rochet est psychologue, diplômée de l’École de Psychologues Praticiens de Paris. En parallèle de ces activités, Camille tient depuis 2011 le blog « Anoustous », qui traite au jour le jour de tous les sujets qui peuvent aider le couple, la famille et l’individu, dans l’optique de permettre une approche simple de la psychologie. Auteure de Les 5 croyances qui empêchent d’être heureux en couple – Larousse 2022
- Arnaud Régnier-Loilier est directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), responsable de l’unité « Fécondité, familles, conjugalités ».
L’union non-cohabitante est plurielle et difficilement définissable
Cette notion a été formulée pour la première fois par un démographe néerlandais en 1980, mais c’est une pratique bien plus ancienne que cela en réalité. Mais autant il est relativement simple de visualiser un couple cohabitant (et encore), uni soit par le mariage, soit par le Pacs (ou pas) et/ou en union libre, qui résident dans un même lieu et qui se définissent comme étant conjoints l’un et l’autre, autant, il est très difficile de mesurer les couples non-cohabitants, selon Arnaud Régnier-Loilier : « il n’existe pas une définition univoque, puisque sujette à une part de subjectivité et d’appréciation personnelle qui va dépendre de l’ancienneté de la relation. Il n’y a pas une définition claire et univoque, et dans les enquêtes démographiques, on capte le phénomène de différentes manières, ce qui montre bien le flou qu’il peut y avoir. On peut soit demander à des personnes qui vivent seules s’ils ont une relation amoureuse stable avec quelqu’un avec qui ils ne vivent pas ; ou une autre approche qui vise à demander s’ils sont en couple avec quelqu’un qui vit dans le logement ; ou avec quelqu’un qui vit dans un autre logement ; ou qu’ils ne sont tout simplement pas en couple. Selon la définition qu’on va retenir dans les enquêtes, on va avoir des prévalences du phénomène qui vont être extrêmement variables et on va capter une pluralité de profils qui n’ont pas forcément grand-chose à voir les uns avec les autres« .
Les femmes las des comportements sexistes qui structurent leur vie de couple
Chez de très nombreux couples qui finissent par ne plus habiter ensemble, Cécilia Commo commence par rappeler que la décision d’origine est souvent prise par les femmes, dans le cadre d’une relation hétérosexuelle, qui prennent enfin la décision de vivre pleinement leur indépendance après une rupture : « c’est plus une volonté qu’on retrouve chez de nombreuses femmes après une séparation, et une fois que les enfants sont autonomes. C’est une volonté de penser enfin à elles, de se libérer des codes sexistes d’une parentalité encore trop souvent réduite à la maternité. Il y a aussi le fait de vouloir enfin profiter d’une relation sentimentale stable, indépendante en restant chacun chez soi, parce qu’elles ont le sentiment que si elles vivent avec quelqu’un, elles seront presque inéluctablement remises dans la position de celle qui prend soin de l’autre, de la sphère domestique. Et ça, elles ne le veulent plus« .
Philippe Brenot a lui aussi, dans le cadre de thérapies de couple, plus souvent entendu des femmes demander de vivre séparément de leur conjoint « lesquels manifestaient au contraire plus souvent une opposition (presque toujours masculine) afin de garder le contrôle sur leur couple« .
L’option priorisée chez les familles recomposées
C’est le second grand facteur qui motive un couple à vivre séparément d’où le conflit que suscite très souvent la cohabitation avec les enfants de l’un et l’autre. Le refus de la figure beau-parentale pour ses enfants, le refus du conjoint d’avoir à s’occuper des enfants de l’autre. La question se pose ainsi le plus souvent dans une deuxième partie de la vie d’une personne qui a vécu un certain degré de recomposition familiale qui n’a pas été forcément satisfaisante. Il y a selon Cécilia Commo « un élan vital de protection vis-à-vis de ses propres enfants quand bien même on a envie d’investir un nouveau couple. Mais le fait de vivre avec quelqu’un d’autre pose énormément de questions qui viennent souvent se répercuter sur l’éducation des enfants par le beau-père, par la belle-mère. Chacun des conjoints voudra protéger ses enfants et filer d’autre part un parfait amour indépendant avec son nouveau conjoint ».
Vivre séparément coûte cher : un problème de riches ?
Tout le monde ne peut pas se permettre de se mettre à habiter seul du jour au lendemain, et Arnaud Régnier Loilier explique qu’il s’agit plutôt une solution envisagée et concrétisée par des couples qui peuvent se le permettre. C’est la raison pour laquelle cette question se pose essentiellement pour les couples les plus âgés, à un âge de la vie où on commence à acquérir une certaine aisance sociale. Aussi, le pluralisme conjugal serait plus fort dans les grandes villes et beaucoup plus faible et forcé en région : « On observe une fréquence des couples non-cohabitants plus élevée chez les cadres femmes, qui souhaitent rester maîtres de leur relation de couple, et chez les hommes seniors, souvent au chômage qui ont du mal à s’engager dans une relation cohabitante. Quand on regarde la géographie des couples, on s’aperçoit très vite que, malgré tout, c’est principalement à Paris, en Île-de-France et dans les grandes villes qu’on va trouver la fréquence la plus élevée de couples non-cohabitants« .
À l’inverse, les couples cohabitants modestes sont souvent contraints de rester ensemble lorsque arrive le moment où ils ne se supportent plus. Ils voudraient se séparer, mais n’ont pas les moyens de se séparer. Cécilia Commo estime que « beaucoup aimeraient bien vivre séparément, mais ils n’en ont pas les moyens, il faut pouvoir le faire, surtout dans les grandes villes. Vivre chacun chez soi, ça coûte très cher, c’est extrêmement compliqué et c’est la raison pour laquelle beaucoup de gens se résignent à rester ensemble« .