family of four walking at the street

LNDT: @190. Quand les enfants changent votre monde

Un podcast de Radio France de 6′

Est-ce que la vision du monde de Julien Bisson a changé depuis qu’elle est devenue parent ? Entre l’angoisse viscérale qui leur arrive quelque chose, les nuits de sommeil intermittentes, les questions existentielles autour de leurs jeux favoris, les goûters d’anniversaire…

Il n’y a pas que ma vision du monde d’ailleurs. Il y a aussi la vision que les autres ont de moi-même. Vous voyez les petits poils blancs dans ma barbe, les cernes sous les yeux, les golfes temporaux qui se creusent, ça n’y était pas avant ! Bon, je ne vais pas non plus tout lui mettre sur le dos, mais il n’empêche, si nos enfants nous apprennent beaucoup de choses utiles, qu’ont très bien évoquées vos invités – l’enthousiasme, la curiosité, la nouveauté, la capacité à explorer nos émotions ou à nous amuser – il y d’autres petites choses qu’on aurait peut-être préféré qu’ils ne nous apprennent pas…

Eh bien par exemple, je pense que j’aurais préféré ne pas apprendre qu’on pouvait survivre pendant six mois sans faire une nuit complète, et que même six ans plus tard, on pouvait conserver l’art du sommeil sentinelle – un type tousse dans la rue et je me réveille. J’aurais préféré tout ignorer de mon indifférence à la saleté et au désordre, après quelques années avec un enfant en bas âge. J’aurais voulu éviter de savoir que j’étais tout à fait capable de manger quelque chose qu’il avait recraché, sans en être pour autant dégoûté. J’aurais voulu ne pas connaître le sens des termes « méconium », « bronchiolite », ou « pieds-mains-bouche ». J’aurais aussi voulu ne jamais apprendre par cœur les règles du Quoicoubeh, les différentes couleurs des cartes Pokémon ou le générique de la Pat’ patrouille, qui vous reste bien vissé le crâne pendant toute la journée.

Et il y a toutes ces expériences que j’aurais tout aussi bien pu esquiver sans m’en porter plus mal, comme les goûters d’anniversaire à vingt gosses hurlant, shootés au sucre. Avec une mention spéciale pour ce goûter où les jeux prévus ont pris du retard, et où en plus du bruit et de l’agitation, il vous faut faire la conversation avec trois autres parents qui ont tous eux aussi envie de rentrer chez eux, un dimanche soir à 19h30. Pour ça, on a envie de dire à nos gosses : merci, mais pas merci !

Ce n’est pas bien grave, et on s’en remet vite. Ce dont on se remet un peu moins, en réalité, c’est la façon dont les enfants vous apprennent des vérités sur vous-mêmes que vous auriez parfois préféré ignorer. Par exemple que vous ressembliez davantage à vos propres parents que vous ne vouliez le croire, et que malgré vos grands discours, vous aviez les mêmes réactions dans les mêmes situations. « Finis tes légumes, il y a des gosses qui meurent de faim en Afrique », vous ne pensiez vraiment pas le dire un jour, hein ? Bah c’est raté !

J’aurais aussi voulu continuer à me croire capable d’être toujours patient, toujours disponible, jamais excédé à l’idée de partager un jeu ou un moment d’attention. J’aurais préféré ne pas apprendre que j’étais plus fragile que je ne le pensais, que je pouvais me montrer aussi sévère et le regretter amèrement ensuite.

Mais surtout, ce qu’on découvre avec la naissance de nos enfants et qui ne nous quittera plus jamais, c’est la peur, cette peur viscérale de les perdre, qui vous fait bondir dès que vous entendez un cri, qui vous fait penser à eux dès que vous êtes témoin d’un accident ou que vous entendez parler d’un fait divers. Vous avez peur qu’ils se fassent mal, vous avez peur qu’on leur fasse mal, dans la rue, à l’école, sur les réseaux sociaux, et il vous faut apprendre à vivre avec, parce que vous savez que vous ne pouvez pas toujours les protéger.

Et même si c’était le cas, même si vous pouviez toujours les protéger du monde extérieur, il y a une dernière peur qui arrive, la plus terrible d’entre elles peut-être : la peur de les perdre émotionnellement. C’est la peur qu’un jour, ils ne vous aiment plus, qu’un jour ils ne pardonnent pas vos erreurs, vos manquements, vos oublis, vos ratés. C’est la peur que je n’avais pas anticipée, et avec laquelle j’aurais préféré ne pas apprendre à vivre. Mais cette peur, c’est aussi la preuve de cet amour dingue avec lequel on n’avait pas encore composé, elle est à la hauteur de ce qui nous remplit et qu’on redoute de perdre. Et pour ça, on a envie de leur dire : pas merci, mais, merci les enfants !

Publié par

MICHEL AKRICH

Je possède un parcours atypique et éclectique à forte inclinaison artistique. Aujourd’hui psychothérapeute à Avignon, la photographie est une passion qui complète parfaitement mon activité psychothérapeutique. Dans les deux cas, mes champs d’explorations sont les émotions. Tout comme pour mes patients, elles influencent ma façon d’être dans le monde et de voir le monde. Je développe un univers visuel poétique, parfois décalé et onirique très particulier. Je suggère des expériences esthétiques et existentielles avec des images volontairement floues. Ce parti pris oriente mon regard photographique et nourrit bon nombre de mes travaux où je recherche à saisir et à transmettre une atmosphère. J’ai toujours aimé expérimenter, explorer et découvrir de nouveaux sujets que j’aborde avec la même intensité, faisant à chaque fois appel à ma sensibilité ainsi qu’à ma sincérité.  L’image est comme une écriture, mon langage intime. Il est singulier, habité par le rêve, les visions et les envies. Jamais violents, mes clichés invitent à une contemplation et à une interprétation de mon imaginaire. Il me transporte dans une ambiance où fragilité, équilibre précaire, couleurs et mouvements questionnent la relation entre le visible et l’invisible. Grâce à la présence quasiment omniprésente du flou dans mon travail c’est comme un questionnement qui apparaît puis provoque, interroge et qui s’adresse à la capacité de chacun à s’émouvoir et à se laisser surprendre. Je produis des oeuvres abstraites parce que mon champs d’exploration est alors plus grand, mon imaginaire sans limite, voir même débridé. Détaché peu à peu de la technique, mon geste est plus assuré et spontané. J’explore et je crée à partir d’une émotion. D’ailleurs, je sais que je vais bientôt entreprendre un travail photographique quand je commence à me nourrir frénétiquement de photos, de lectures, de musées, de films. Lors de la fabrication, il faut que je perçoive que je rentre dans des zones nouvelles, que j’ai l’impression d’évoluer et surtout de ne pas me répéter dans mon activité. Regarder et montrer a toujours fait partie de ma démarche. Enfin, mes expositions se construisent lorsque je visionne mes clichés. À partir des formes et des dominantes de couleurs, émergent des envies qui convergent vers des idées de narrations. Ce qui est important, c’est de m’écouter et alors je suis à chaque fois étonné. Aujourd’hui, je vois en couleur, j’imagine en couleur, je rêve en couleur. Je pense la photo comme un médium dont le travail se rapproche de celui d’un peintre utilisant des pigments prononcés. Cela se traduit dans mes clichés par la présence de formes énergiques aux tons vifs. Mais pas seulement. J’expérimente de nouveaux territoires et j’explore de nouvelles parties de moi même qui m’entraînent vers un infini de possibilités créatrices, bien loin des photos imaginées lors de mon travail préparatoire et qui interroge mon rapport intime à la vie.

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