Un podcast de 10′ de Radio France
La perception des signaux corporels fait partie de ce que l’on appelle “l’interoception”, un concept complexe qui désigne le traitement par votre système nerveux des informations qui proviennent de votre corps. Un concept crucial pour comprendre la dépression.
Avec
- Hugo Bottemanne psychiatre à l’hôpital Bicêtre dans un centre spécialisé dans la dépression et chercheur associé dans l’équipe Moods de l’Université Paris-Saclay et à l’Institut du cerveau de Paris, co-auteur avec Lucie Joly de « La dépression au féminin – Démystifier, comprendre, guérir », ed. du Rocher
Ce qui transparaît dans votre pensée est le reflet de ce qui se déroule à un niveau plus profond dans votre corps.
La dépression n’est pas seulement un trouble psychologique touchant un pur esprit éthéré, flottant comme une brume au-dessus d’un corps biologique. Elle est avant tout un trouble corporel lié à des dysfonctionnements au sein de votre organisme et détériorant progressivement le corps.
L’intéroception ou comment corps et psyché communiquent
Il y a des milliards de terminaisons nerveuses tapissant l’intérieur de votre corps, qui transmettent à tout moment les informations sur votre cœur, vos poumons, votre intestin, votre estomac à votre cerveau.
En sciences, on distingue l’intéroception (les informations qui émanent de votre corps physiologique) de la proprioception (la perception de la position de votre corps dans l’espace) de l’extéroception (qui regroupe vos sens externes comme la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût ou le toucher).
L’intéroception est cruciale en psychologie, car votre esprit n’est pas logé dans votre boîte crânienne, mais dans l’ensemble de votre corps. Votre esprit est forgé par cette interaction dynamique, continuelle entre le monde et notre corps, nos muscles, nos viscères.
Depuis les travaux du neuroscientifique Antonio Damasio, professeur à l’Université de Californie du Sud, on sait aussi que l’intéroception est cruciale pour votre sentiment d’incarnation, la sensation d’être dans votre corps, la sensation d’une identité corporelle.
À lire aussi : La fabrique de l’émotion
Écouter le corps pour réguler les émotions
On sait aussi que ces prédictions intérospectives sont cruciales pour les émotions. Les travaux de la neuroscientifique britannique Sarah Garfinkel ont par exemple montré que votre expérience émotionnelle est modulée par les changements de votre rythme cardiaque.
Plusieurs études, dont certaines réalisées avec la chercheuse Caroline Sévoz-Couche et l’équipe du Professeur Emmanuelle Corruble à l’hôpital Bicêtre, ont montré que la dépression était associée à des dysfonctionnements de l’intéroception. Les patients souffrant de dépression ont généralement une précision réduite lors de tâches de détection des battements cardiaques. Ils ont plutôt tendance à percevoir les signaux comme faibles et à faire beaucoup plus d’erreur de détection. Ils ont aussi plus de difficultés à réguler leurs propres sensations corporelles. Ils font moins confiance à leurs signaux somatiques.
Écouter le corps pour réguler les besoins
L’une des clefs pour comprendre le lien entre le corps et la dépression est probablement le concept d’allostasie, un nom savant qui désigne en biologie la capacité d’un organisme à anticiper ses besoins énergétiques
À tout moment, votre système nerveux essaie de prédire les variations de température, d’oxygène et de glycémie dans votre organisme, afin de vous maintenir en vie.
L’intéroception est le baromètre interne de ce système de régulation, guidant vos comportements en fonction de l’anticipation des besoins de votre corps et de l’état du monde qui vous entoure.
Dans la dépression, le cerveau fait des prédictions erronées et à propos des ressources de votre organisme, reçoit des mauvaises informations et perd sa capacité finalement à ajuster ses prédictions à ces signaux corporels.
À lire aussi : De l’émotion dans la décision
Ce dysfonctionnement intéroceptif pourrait d’ailleurs expliquer l’asthénie, cette profonde fatigue qui frappe le patient dès le réveil, s’insinuant dans chacun de ses mouvements comme si toute sa musculature s’était chargée, muée en plomb.
