LNDT: @671. On cesse d’être parent à l’instant même où on le devient.

Un podcast Radio France (3′)

Un bébé ça pousse tout seul, ça rampe sur le sol, ça coule lentement à la surface de la Terre.

On ne naît pas femme on naît caillot , aubergine, poulpe, on naît violet et rouge, et mauve, et bleu, on naît de la couleur inexplicable qu’avaient les blousons des berlinois de l’est qui chevauchaient le mur au mois de novembre 1989.

C’était une telle horreur qu’on avait dû distribuer des Deutsche Mark à ces arlequins collectivistes pour qu’ils achètent en urgence des vêtements moins laids. 

Et c’est comme cela qu’un jour de printemps je m’étais retrouvé, plus maladroit qu’un Erich Honecker, avec une petite allemande de l’Est, ma première fille, entre les mains. Et j’avoue, elle me pardonnera sans doute ce détail comme l’histoire pardonnera peut-être à Honecker les morts du no man’s land, mon premier réflexe de père a été de vérifier si la fenêtre était ouverte pour savoir si je pouvais me débarrasser discrètement de la chose.

J’ai été heureusement repris assez vite par l’instinct paternel, au milieu de la nuit, faubourg Saint-Antoine, en m’effondrant en larme sur mon Vélib. Il avait enfin fallu que je me mange quelque chose et je me revois, dans ma cuisine, mi Ugolin, mi Saturne, dévorant une double mozzarella Galbani à mains nues. 

Je serais plus prévoyant le lendemain, ayant cette fois repéré les lieux où je pouvais me restaurer après minuit : l’histoire gastronomique de ma première fille serait celle du passage d’une aubergine à un sandwich subway au fromage et à la dinde goût fumée. 

Si je n’ai pas de souvenirs gastronomiques particuliers de ma deuxième fille — ce qui m’a marqué surtout, elle est née un 14 juillet, c’est plutôt que sa naissance a été instantanément saluée par le passage de la patrouille de France — c’est néanmoins un sujet sur lequel j’ai beaucoup progressé.

A chaque échographie, près des Champs-Elysées, nous avions pris l’habitude, ma compagne et moi, en attendant la naissance de notre troisième enfant, d’aller manger des burgers chez Five Guys, et la tradition en est restée : mon fils vient de naître et je sors d’une semaine à près de 1500 calories par repas, j’ai dû me lever au milieu de la nuit pour jeter mon appli Deliveroo, après avoir réalisé que si mon fils avait bien repris son poids de naissance, cela faisait déjà 5 fois que j’avais, de mon côté, multiplié le mien par deux : 3, 6, 12, 24, 48, 96. 

J’avais bien progressé, aussi, dans le domaine de la puériculture, et fini par comprendre, après les tâtonnements du premier enfant — cette impression pénible qu’un nourrisson était constitué de deux sphères indépendantes que je devais à tout prix maintenir en contact l’une avec l’autre — que le corps et la tête étaient attachés l’un à l’autre, et que tenir un bébé dans ses bras était plus facile que de jongler.

Ce que j’avais surtout fini par comprendre, c’était que les bébés relèvent bien, en leur essence dernière, de cette aubergine qui m’avait tant effrayé la première fois : un bébé ça pousse tout seul, ça rampe sur le sol, ça coule lentement à la surface de la Terre. 

J’étais là au mieux pour veiller à leur confort, mais le mystère de la vie m’échappait largement : on cesse d’être parent à l’instant même où on le devient.

On peut tout au plus s’agiter un peu pour se donner une contenance, et je ne connais pas un seul jeune père, autour de moi, qui ne s’est pas lancé, à l’instant crucial, dans des travaux herculéens. 

On ne plante plus des arbres, aujourd’hui, pour fêter la naissance d’un enfant, on construit des commodes et des étagères.

J’ai installé, juste avant la naissance de ma deuxième fille — je viens de remesurer —  plus de 54 mètres d’étagères de livres dans ma chambre, là-même où j’avais installé son lit : c’était comme si, elle aussi, j’avais essayé de me l’incorporer en la faisant entrer dans cette cage thoracique déguisée en cabinet de lettré.

Le papa, la couvade, le nid : je m’étais assez moqué de tout cela pour me croire immunisé.

Samedi dernier, en sortant de la maternité, impossible de résister, pourtant, en la voyant sur le trottoir. Une étagère Kallax presque neuve. 8 cases supplémentaires à poser sur le nid d’abeille de ma Kallax maxi-size de 5 x 5 cases — je suis un grand amateur d’étagères.

C’est rare, de sentir le poids de son ADN. Et bizarrement ce n’était pas en portant mon fils, qui n’en possède de toute façon que la moitié, que j’ai eu ce sentiment, mais en effectuant un pénible épaulé-jeté de ma nouvelle bibliothèque par dessus l’ancienne.

Publié par

MICHEL AKRICH

Je possède un parcours atypique et éclectique à forte inclinaison artistique. Aujourd’hui psychothérapeute à Avignon, la photographie est une passion qui complète parfaitement mon activité psychothérapeutique. Dans les deux cas, mes champs d’explorations sont les émotions. Tout comme pour mes patients, elles influencent ma façon d’être dans le monde et de voir le monde. Je développe un univers visuel poétique, parfois décalé et onirique très particulier. Je suggère des expériences esthétiques et existentielles avec des images volontairement floues. Ce parti pris oriente mon regard photographique et nourrit bon nombre de mes travaux où je recherche à saisir et à transmettre une atmosphère. J’ai toujours aimé expérimenter, explorer et découvrir de nouveaux sujets que j’aborde avec la même intensité, faisant à chaque fois appel à ma sensibilité ainsi qu’à ma sincérité.  L’image est comme une écriture, mon langage intime. Il est singulier, habité par le rêve, les visions et les envies. Jamais violents, mes clichés invitent à une contemplation et à une interprétation de mon imaginaire. Il me transporte dans une ambiance où fragilité, équilibre précaire, couleurs et mouvements questionnent la relation entre le visible et l’invisible. Grâce à la présence quasiment omniprésente du flou dans mon travail c’est comme un questionnement qui apparaît puis provoque, interroge et qui s’adresse à la capacité de chacun à s’émouvoir et à se laisser surprendre. Je produis des oeuvres abstraites parce que mon champs d’exploration est alors plus grand, mon imaginaire sans limite, voir même débridé. Détaché peu à peu de la technique, mon geste est plus assuré et spontané. J’explore et je crée à partir d’une émotion. D’ailleurs, je sais que je vais bientôt entreprendre un travail photographique quand je commence à me nourrir frénétiquement de photos, de lectures, de musées, de films. Lors de la fabrication, il faut que je perçoive que je rentre dans des zones nouvelles, que j’ai l’impression d’évoluer et surtout de ne pas me répéter dans mon activité. Regarder et montrer a toujours fait partie de ma démarche. Enfin, mes expositions se construisent lorsque je visionne mes clichés. À partir des formes et des dominantes de couleurs, émergent des envies qui convergent vers des idées de narrations. Ce qui est important, c’est de m’écouter et alors je suis à chaque fois étonné. Aujourd’hui, je vois en couleur, j’imagine en couleur, je rêve en couleur. Je pense la photo comme un médium dont le travail se rapproche de celui d’un peintre utilisant des pigments prononcés. Cela se traduit dans mes clichés par la présence de formes énergiques aux tons vifs. Mais pas seulement. J’expérimente de nouveaux territoires et j’explore de nouvelles parties de moi même qui m’entraînent vers un infini de possibilités créatrices, bien loin des photos imaginées lors de mon travail préparatoire et qui interroge mon rapport intime à la vie.

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