Et si retrouver une sexualité plus libre passait d’abord par une autre façon d’habiter son corps ? Sortir des normes et de la logique de performance qui façonnent notre rapport au désir. Le toucher, l’écoute et l’attention ouvrent alors un nouvel espace, plus intime et plus créatif.
Avec
Claire RichardAutrice, documentariste
Aurore VincentiLinguiste, chercheuse et éducatrice somatique en sexologie
Un soir ordinaire au bistrot du quartier. Des clients amassés autour du comptoir. Le brouhaha des grandes tablées mêlé à la musique ambiante. Le sol en mosaïque qui colle un peu. Et eux. Deux corps face à face. Au milieu du café. Deux corps rapprochés. Pas collés. Juste rapprochés. Ils attendent une table. Debout au milieu du café. Sa main, à lui, s’est approchée de son visage, à elle. Ses doigts ont délicatement écarté une mèche de cheveux. Un geste d’une fraction de seconde. Ou d’une éternité. Quelques grammes de peau contre quelques grammes de peau. Au milieu du café, plus rien ne comptait. Et si le toucher était une des portes d’entrée à une nouvelle érotique du sensible ? Si on réinventait notre approche de la sexualité ?
Défaire les normes pour retrouver son propre désir
Aurore Vincenti, linguiste et chercheuse diplômée en sexologie clinique, en a assez des dualismes qui continuent de structurer notre rapport à la sexualité. Dans son livre Pour une érotique du sensible, la sexologue clinicienne montre comment les catégories du féminin et du masculin enferment chacun dans des rôles préétablis, au point de brouiller le rapport à son propre désir. « Ces dualismes nous empêchent énormément et nous cantonnent à des rôles », résume-t-elle.
Cet enfermement commence dès l’éducation sexuelle, davantage tournée vers les risques que vers le plaisir. Préservatif, IST, grossesse : le désir reste largement absent. « La question du plaisir n’apparait pas du tout », constate-t-elle. Les représentations diffusées par la pornographie, le cinéma ou les séries contribuent aussi à resserrer notre imaginaire sexuel : « On a une idée très resserrée de ce que devrait être la sexualité (…), les scripts sexuels sont toujours les mêmes, c’est pas très créatif, ni très intéressant. » Le problème n’est pas l’existence de ces modèles, mais le fait qu’ils deviennent une norme à suivre. À vouloir « entrer dans un moule qui ne nous correspond pas », on risque de s’éloigner de son propre désir.