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Le fondateur, avec son ami Max Weber, de la sociologie allemande est aussi l’un des premiers sociologues à s’être intéressé à ce qu’on appelait alors « la question féminine », car on était, en cette seconde moitié du XIXème siècle, à l’âge des *questions * : question d’Orient, question sociale ou question ouvrière, question juive… Simmel s’intéressait au féminisme, il était lui-même entouré de femmes d’esprit et d’intellectuelles, notamment son épouse, qui avait publié un livre sur la vie sexuelle écrasée par la contradiction entre moralité et réalité et qui organisait avec lui les fameuses séances de son séminaire, où se retrouvaient les Weber, mari et femme, mais aussi Ernst Bloch ou Georges Lukács, Lou Andreas-Salomé ou encore les poètes Stefan George et Rilke. Mais s’il a témoigné de son intérêt pour le mouvement des femmes dans plusieurs articles parus dans des journaux sociaux-démocrates ou dans des essais comme Philosophie de la mode ou Psychologie de la coquetterie , concrètement, dans son enseignement, par exemple, l’homme se disait gêné par une présence féminine trop importante : « elles perturbent pour moi l’unité de l’auditoire », écrit-il à un collègue pour lui recommander une étudiante.
De fait, comme l’indique Michel Lallement dans son livre récent sur Max Weber (Tensions majeures. Max Weber, l’économie, l’érotisme ) c’est beaucoup moins une sociologie des genres que Simmel entreprend ici qu’une « métaphysique des sexes » où il met en scène une différence radicale, ainsi que les solutions que les hommes et les femmes inventent au quotidien pour se définir les uns par rapport aux autres. Du coup, cette Psychologie des femmes peut apparaître aussi comme une sociologie spontanée des relations de genre à l’époque, dans l’esprit d’un homme pourtant acquis à l’émancipation des femmes. En l’occurrence, comme le rappelle Jean-Jacques Guinchard dans son éclairante préface, Simmel se montre plus attentif à la manière dont « les formes sociales se maintiennent », titre de sa contribution au premier numéro de L’Année sociologique, la revue de Durkheim.
« Lorsqu’un jour les femmes non mariées en viendront à exercer une activité professionnelle, alors un changement de leur vie sentimentale, impliquant des conséquences parfaitement imprévisibles, en découlera », annonce-t-il sans plus détails. C’est que les femmes, qu’il voit comme un ensemble indistinct, beaucoup moins différencié que les hommes, sont gouvernées par leurs sentiments, comme on peut le voir, selon lui, dans la littérature. D’où, à la fois, leur manque d’objectivité et leur fameuse « intuition », la rapidité et la sûreté de leur jugement « dans les affaires embrouillées », mais aussi leur conformisme. Ici, Simmel s’accorde avec Goethe pour penser que si l’homme aspire à la liberté, la femme reste attachée aux convenances. Pourtant, il admet que certaines « peuvent montrer dans le naturel de leurs mouvements, dans l’absence de préjugés de leurs opinions, dans la liberté avec laquelle elles s’expriment, de nombreux charmes »…
Son analyse de la « coquetterie » est un bel exemple de la sociologie des interactions qu’il pratiquait avant la lettre, et là, force est de reconnaître avec lui une remarquable permanence dans les formes sociales, en l’occurrence celles de la gestion de la distance entre les sexes dans les jeux de la séduction. Pour lui, elle consiste dans un subtil « mélange de consentir et de non-consentir (symbolique) ». Le charme de cette attitude tiendrait « moins au fait qu’elle est la promesse d’un plaisir qu’au fait qu’elle est la promesse d’un plaisir » – et là, l’accent est mis sur la promesse, le mot est souligné dans le texte. Car – je cite encore « l’espoir du plaisir contient toujours déjà le plaisir de l’espoir ».
Jacques Munier