Un podcast de 10′ de Radio France
Dans les traitements pour lutter contre la dépression, les molécules psychédéliques et apparentées commencent à revenir en médecine. Quels effets produisent-elles sur le cerveau ?
Avec
- Hugo Bottemanne psychiatre à l’hôpital Bicêtre dans un centre spécialisé dans la dépression et chercheur associé dans l’équipe Moods de l’Université Paris-Saclay et à l’Institut du cerveau de Paris, co-auteur avec Lucie Joly de « La dépression au féminin – Démystifier, comprendre, guérir », ed. du Rocher
Longtemps diabolisées, les molécules psychédéliques bénéficient, depuis quelques années, d’un regain d’intérêt pour soigner les dépressions sévères et résistantes aux traitements antidépresseurs. Après une période de prohibition à partir des années 1970, la possibilité d’une utilisation médicale, commence à s’ouvrir, même si de nombreuses précautions s’imposent pour réglementer et encadrer leur utilisation.
Effets immédiats et action rapide
Contrairement aux traitements antidépresseurs classiques, ces molécules psychédéliques ont des effets antidépresseurs dits “d’action rapide”, car ils peuvent apparaître quelques heures à quelques jours après l’administration.
Elles ont par ailleurs la particularité d’induire des états modifiés de conscience, associés à des sensations de sortie du corps, de connexion avec l’environnement. Les signaux sensoriels sont amplifiés : des souvenirs refont surface, des odeurs ressurgissent, de nouvelles sensations liées au toucher se manifestent, un sentiment de plénitude se dessine, des altérations transitoires de votre perception sont observées… cette amplification des sens est caractéristique de l’expérience psychédélique. Certains effets sont même parfois vécus comme des expériences presque mystiques.
Pour des dépressions résistantes aux traitements : psilocybine et kétamine
Parmi ces molécules, la plus célèbre est la psilocybine, un alcaloïde naturel issu des champignons Psilocybes, espèce endémique qu’on retrouve dans la plupart des régions du monde. Ces champignons sont d’ailleurs tellement répandus sur la planète qu’ils ont été utilisés à visée rituelle ou médicinale dans de nombreuses cultures.
La psilocybine est revenue en médecine au début des années 2000 sous l’impulsion d’un psychiatre Roland Griffith de l’université Johns Hopkins. Ce psychiatre est un fervent défenseur d’une approche intégrative et il consacre une grande partie de sa carrière à soulager la souffrance psychologique des patients souffrant de cancer en phase terminale. Ce psychiatre réalise une première étude qui montre qu’une dose unique de psylocybine est associée à une psychothérapie de soutien, réduit significativement l’anxiété et les symptômes de dépression chez les patients qui souffrent de symptômes anxieux ou dépressifs en fin de vie.
En France, depuis une dizaine d’années, la kétamine est aussi utilisée contre la dépression résistante. Cette molécule, qu’on dit anesthésique, est utilisée chaque jour par les anesthésistes et par les urgentistes, notamment pour sa capacité à induire rapidement un état de conscience altéré. Contrairement aux antidépresseurs conventionnels, ces molécules psychédéliques vont en fait entraîner des altérations transitoires de votre perception.
La kétamine entraîne par exemple plutôt des effets dissociatifs, une déréalisation, un sentiment d’irréalité du monde et une dépersonnalisation, c’est-à-dire à un sentiment d’irréalité du corps lorsqu’elle est intense. Les patients souffrant de dépression résistante, qui avaient souvent des croyances négatives depuis de nombreuses années, verbalisent très souvent la perception d’un changement de perspective, comme si leur point de vue avait été modifié, qu’ils bénéficiaient d’une plus grande ouverture mentale.
Les interactions avec le cerveau
Face aux récits de ces patients, un champ de recherche en neurosciences s’est développé pour comprendre les effets de ces molécules psychédéliques sur le cerveau. Cette rapidité d’action, ces effets très puissants ne concordent pas avec la théorie de la correction des croyances.
Après une seule prise de psilocybine, on observe des changements profonds dans l’activité des réseaux cérébraux. On retrouve ainsi une augmentation de la connectivité entre les cortex sensoriels et une diminution d’activité dans certaines zones.
Utilisation sous surveillance et effets indésirables
Au cours de ces thérapies, l’accompagnement psychothérapeutique est indispensable. Il est même recommandé que deux thérapeutes soient présents constamment aux côtés du patient pendant toute la durée de la séance.
L’utilisation médicale de la psilocybine n’est pas possible en France et celle de la kétamine nécessite d’être bien encadrée. L’utilisation des psychédéliques comme traitement nécessite en fait des protocoles formalisés, des études rigoureuses et une meilleure connaissance de leurs apports bénéfices-risques. Ces précautions sont d’autant plus importantes que ces traitements peuvent entraîner des effets indésirables psychologiques provoquer de la peur, de la tristesse ou provoquer des contextes d’addiction, notamment quand on a envie de répéter les effets subjectifs ressentis pendant la prise.
Les maîtres mots pour la recherche psychédélique sont : rigueur scientifique, temps pour la science, protection des individus fragiles et cloisonnement strict avec les usages récréatifs.